Barista's in opleiding Muungano

La génération café : ces jeunes qui construisent l'avenir du Kivu

Au Kivu, le café est une histoire de transmission. Les grands-parents ont planté les caféiers. Les parents ont vécu de leurs récoltes. Aujourd'hui, une nouvelle génération reprend le relais. Dans les laboratoires, les stations de lavage, les champs et les coopératives, de jeunes Congolais et Congolaises apprennent à déguster le café, à en évaluer la qualité, à améliorer sa production ou à le valoriser sur les marchés internationaux. Héritier.ères d'un savoir-faire transmis de génération en génération, ils veulent faire du café bien plus qu'une culture agricole : un véritable métier d'avenir. 

Dans les laboratoires, les stations de lavage, les plantations et les coopératives, de jeunes Congolais apprennent à déguster le café, à en évaluer la qualité, à améliorer les méthodes de culture et à commercialiser leur production sur les marchés internationaux. Ils n’héritent pas seulement d’un savoir-faire : ils veulent aussi faire du café un véritable secteur d’avenir.

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Nous avons grandi avec le café 

Dans le laboratoire de la coopérative Muungano, à Goma, Baraka Siridiyu se penche sur une rangée de tasses fraîchement préparées. À l'aide d'une cuillère, il brise délicatement la mousse qui s'est formée à la surface du café avant d'en humer les arômes. 

Il y a quelques années encore, il récoltait le café dans les champs de sa famille. Aujourd'hui, il apprend à en évaluer la qualité.« Je viens d'une famille de caféiculteurs. À l'époque, au village, nous allions dans les champs pour récolter le café. Grâce à cette activité, nous avons pu étudier. Aujourd'hui, c'est à nous de prendre le relais. » 

Comme lui, de nombreux jeunes ont vu leurs parents financer les études de la famille grâce aux revenus du café. Longtemps, pourtant, la filière semblait peu attrayante pour la jeunesse. Les revenus étaient incertains, les débouchés parfois limités et le café souffrait d'une image vieillissante. 

Progressivement, cette perception évolue. Le café n'est plus seulement une culture héritée des parents. Il devient aussi un secteur capable d'offrir des emplois qualifiés, des perspectives professionnelles et des opportunités d'entrepreneuriat. 

Du champ au laboratoire 

Dans les locaux de la coopérative Muungano, à Goma, une nouvelle génération se forme aujourd'hui à des métiers encore méconnus du grand public. Parmi eux : dégustateur.tice de café. Une profession essentielle dans l'univers du café de spécialité. 

Le travail commence bien avant la dégustation. Les échantillons sont analysés, triés, torréfiés puis évalués selon des standards internationaux extrêmement précis. À la tête du laboratoire, Moïse Dunia Muhindo accompagne les jeunes qui se forment à ces techniques. 

Son parcours illustre à lui seul l'évolution de la filière café au Congo. « Mon grand-père était caféiculteur. Je viens d'une famille de caféiculteurs. Lorsque la coopérative a lancé un appel à candidatures pour former de jeunes dégustateurs, j'ai décidé de tenter ma chance. J'avais 22 ans. » 

Cette décision l'a conduit bien au-delà des frontières du pays. Formation à Kigali, stages en Ouganda, perfectionnement en Éthiopie, certification à Nairobi : pendant plusieurs années, Moïse se spécialise dans l'évaluation du café selon les standards internationaux. 

En 2017, il devient le premier Congolais certifié Q Grader, une qualification souvent comparée à celle d'un sommelier dans l'univers du vin. Aujourd'hui, il transmet à son tour ce savoir-faire. « Quand j'ai commencé, nous étions très peu à connaître ces métiers. Aujourd'hui, nous formons une nouvelle génération qui pourra développer le café congolais encore plus loin ».   

Autour de lui, une poignée de jeunes dégustateurs et dégustatrices suivent attentivement chaque étape du processus. Sur les tables du laboratoire s'alignent des dizaines de tasses identiques. À côté, des balances de précision, un hygromètre, un torréfacteur et des fiches d'évaluation couvertes de notes. Ici, les jeunes apprennent à mesurer l'humidité des grains, repérer les défauts et identifier les arômes qui font la réputation des cafés du Kivu sur les marchés internationaux. 

Rond hem staan jonge koffieproevers geconcentreerd aan lange tafels. Precisieweegschalen, vochtmeters, kleine branders en beoordelingsfiches liggen naast tientallen identieke kopjes koffie.

Hier leren ze vochtgehalte meten, defecten herkennen en de aroma's identificeren die de koffie uit Kivu internationaal zo geliefd maken.

Une expertise qui se construit tasse après tasse 

Dans le laboratoire, chaque geste compte. Le taux d'humidité est contrôlé. Les grains sont observés. Les défauts sont identifiés. Les échantillons sont torréfiés puis dégustés à l'aide de fiches de notation standardisées. 

Un travail qui demande de la rigueur, de la patience et une grande maîtrise technique. Baraka Siridiyu, 29 ans, en est convaincu : « La dégustation, c'est le poumon du café. On ne peut pas exporter un café de qualité sans le déguster ». Le jeune homme suit des formations depuis plusieurs années. 

Au fil du temps, il a appris à identifier les arômes, à reconnaître les défauts et à comprendre les attentes des acheteurs internationaux. « Grâce à ces formations, j'ai participé à des compétitions comme Best of Congo. J'ai pu apprendre énormément sur la classification du café, les stations de lavage et le contrôle qualité. Cela m'a permis de découvrir toute la chaîne de valeur du café et les opportunités qu'elle peut offrir aux jeunes de notre région ». 

Le café de spécialité exige en effet des compétences de plus en plus pointues. Et ces compétences ouvrent de nouvelles perspectives professionnelles aux jeunes du Kivu. 

Il est également convaincu que le café produit dans la région a toute sa place parmi les meilleurs crus du monde. « Le café du Kivu est l'un des meilleurs du monde. À nous maintenant de continuer à améliorer sa qualité et de le faire connaître davantage à l'international. » 

©Eric de Mildt/Oxfam

Les nouveaux visages du café 

Parmi les jeunes qui se forment aujourd'hui aux métiers du café, les femmes sont de plus en plus nombreuses. Au laboratoire de Muungano, Divine Binamungu Bikuba, 24 ans et Berthe Byamungu Magendo, 26 ans, apprennent les techniques de dégustation, de torréfaction et de contrôle qualité qui leur permettront demain d'évoluer dans la filière du café de spécialité. 

Depuis plusieurs mois, Divine suit une formation au laboratoire. « Pendant ces trois mois, j'ai appris la torréfaction, l'infusion et la dégustation. J'apprends à identifier les arômes, les saveurs et les différents niveaux d'acidité du café ».  

Son objectif est déjà clair : « Après cette formation, j'aimerais devenir dégustatrice puis formatrice pour transmettre ces connaissances à d'autres jeunes ». Berthe partage la même ambition. Le café la passionne depuis ses études secondaires. Aujourd'hui diplômée de l'université, elle continue à se former. « Cette formation va me permettre de gagner ma vie, d'aider mes parents et de construire mon avenir ». Pour ces jeunes femmes, le café représente bien davantage qu'une opportunité professionnelle. Il témoigne précisément de l'émergence d'une génération qui investit l'ensemble des métiers de la filière, des champs aux laboratoires de dégustation. 

© Eric de Mildt/Oxfam

Changer l'image du café 

Ce changement de génération ne s'observe pas uniquement dans les laboratoires. À Idjwi comme à Goma, les coopératives cherchent aussi à moderniser l'image du secteur. 

Marcelline Budza a rapidement compris que l'avenir du café dépendrait de l'implication des jeunes. « Pendant longtemps, le café était perçu comme une culture de vieux. Beaucoup de jeunes préféraient les cultures qui rapportaient rapidement, comme les légumes ou certaines cultures vivrières ». La comparaison n'est pas anodine. Un caféier demande plusieurs années avant de produire ses premières cerises. Pour de nombreux jeunes confrontés à des besoins immédiats, l'attente peut sembler longue. 

« Il faut parfois trois ou quatre ans avant qu'un jeune caféier commence réellement à produire. Beaucoup de jeunes n'étaient pas prêts à patienter aussi longtemps », explique Marcelline. Pour inverser cette tendance, Rebuild Women's Hope a développé de nouvelles formations. À la dégustation se sont ajoutés des cours de barista, un métier encore peu répandu dans le pays. 

Marcelline est également à l'origine d'un coffee shop à Bukavu. On y sert le café produit par les membres de la coopérative d'Idjwi et on y vend des vêtements, accessoires et autres produits développés par des femmes dans le cadre de leurs activités génératrices de revenus. L'objectif est simple : montrer que le café ne se limite pas au travail dans les champs. Il offre aussi des débouchés dans le contrôle qualité, la torréfaction, la commercialisation ou encore l'entrepreneuriat. « Nous voulons redonner une image positive et moderne du café auprès des jeunes », explique Marcelline 

Le café des jeunes 

Chez Muungano aussi, la transmission est devenue une priorité. Daniel Habamungu et son équipe ont lancé une initiative ambitieuse : encourager les parents à transmettre progressivement leurs parcelles de café à leurs enfants. Une démarche qui répond à un constat simple. Dans de nombreuses familles, les producteurs et les productrices vieillissent. Sans relève, une partie du savoir-faire risque de disparaître. 

« Dans nos régions, le café est resté entre les mains des anciens. Nous avons voulu susciter l'intérêt des jeunes avant qu'il ne soit trop tard ». La coopérative a même créé un projet spécifique : le « café des jeunes ». Ce programme rassemble de jeunes producteurs et productrices qui cultivent leur propre café selon des pratiques agroécologiques. 

L'initiative a déjà trouvé ses premiers débouchés commerciaux. Un acheteur britannique s'est notamment engagé à acheter plusieurs lots issus exclusivement de jeunes producteur.rices. 

Pour Daniel Habamungu, ce n'est qu'un début. « Si nous ne préparons pas les jeunes aujourd'hui, nous risquons de perdre tout le savoir-faire accumulé depuis des générations. Les parents nous disent souvent : “nous avons vécu grâce au café”. Maintenant, il faut que les jeunes puissent construire leur propre avenir grâce à lui. » 

Djenny Aissi Bisindo
© Eric de Mildt/Oxfam

« Je veux être le changement » 

Parmi ceux et celles qui incarnent cette nouvelle génération, Djenny Aissi Bisindo résume à elle seule l'évolution que connaît aujourd'hui la filière café sur l'île d'Idjwi. Agronome, formatrice et mentore pour de nombreuses productrices, elle appartient à une génération qui ne se contente plus d'hériter du café : elle entend aussi transformer la manière dont la filière fonctionne. 

Lorsqu'elle évoque son futur, son regard se porte immédiatement vers Marcelline Budza. « Dans le futur, je me vois comme Madame Marcelline ». Mais pas pour suivre exactement le même chemin. Pour aller encore plus loin. 

« Je veux créer ma propre entreprise et contribuer au développement de mon pays. Je veux valoriser les femmes, valoriser les cultures de notre région et être le changement que je veux amener moi-même ». Dans une région marquée par des crises successives, son optimisme n'a rien d'anodin. Pour elle, le café reste profondément lié à l'avenir du Kivu. « La culture du café ne date pas d'hier. Elle s'est transmise de génération en génération et je pense qu'elle continuera à le faire ». 

Les défis restent nombreux. La reprise des combats dans l'Est de la RDC complique le fonctionnement de toute la filière. Certaines zones de production sont devenues difficiles d'accès, le coût des exportations a fortement augmenté et plusieurs projets d'investissement ont dû être reportés, dont la construction de la clinique entamée par Muungano à Kiniezire, non loin du siège de la coopérative. 

Les crises sanitaires ont également laissé des traces. Lors de l'épidémie d'Ebola, la fermeture temporaire de la frontière avec le Rwanda avait fortement perturbé les échanges commerciaux et les exportations de café. 

Moïse en est conscient. Son laboratoire manque encore d'équipements modernes. Les capacités de torréfaction restent limitées. Un nouveau laboratoire est en projet à proximité de l'usine afin de renforcer le contrôle qualité. 

Malgré cela, l'enthousiasme des jeunes ne faiblit pas. 

 

C'est un métier qui a de l'avenir. Grâce à ce métier, j'ai construit ma vie. Et les jeunes qui acquièrent cette expertise seront toujours recherchés

Moïse Dunia Muhindo, superviseur de la formation des jeunes chez Muungano

Au Kivu, l'avenir du café ne se joue plus seulement dans les champs. Il se construit aussi dans les laboratoires, les formations, les stations de lavage et les coopératives où une nouvelle génération transforme un héritage familial en véritable projet de société. « Le café est l'avenir. Nous avons pu étudier grâce au café. Aujourd'hui, c'est à nous de prendre le relais », conclut Baraka. 

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